Montrer une guerre « propre » : Instrumentalisation des images d’information

Yeny Serrano

Problématique Lorsque des acteurs sociaux se confrontent, ils ont intérêt à gagner le soutien de la population. Tel est notamment le cas des conflits armés et des guerres. À cet effet, les acteurs armés diffusent des discours légitimateurs qui visent à justifier leur violence. Dans cette dynamique, les médias de masse d’information représentent un moyen important pour diffuser ces discours. Pour cette raison, les acteurs armés instrumentalisent les relations qu’ils entretiennent avec les professionnels de l’information. Ils cherchent à être plus visibles dans les médias et à diffuser leur propre version des faits. D’un autre côté, cherchant à « informer » la population, les médias ne rendent pas forcément compte de l’instrumentalisation dont ils sont l’objet. En conséquence, ce qui relève d’une communication de guerre d’un groupe armé peut être diffusé comme une « information » factuelle. Lorsqu’il s’agit des médias d’information télévisuelle, les informations sont composées d’images animées et de discours tenus par les journalistes et les acteurs sociaux (armés ou non), sollicités par les professionnels de l’information. En d’autres termes, les informations correspondent à des unités de sens composées d’éléments sonores, visuels et textuelles, présentés aux téléspectateurs.

Objectif Ainsi, cette communication a comme objectif d’analyser les images à visée d’information, utilisées par les médias télévisés pour communiquent la guerre. Plus particulièrement, il s’agit d’interroger un corpus audiovisuel quant au cadrage informatif du conflit armé en Colombie.

Méthode Le corpus sur lequel se base cette analyse est constitué de 452 unités d’information extraites des quatre journaux télévisés nationaux en Colombie et diffusées entre juin 2006 et juin 2008. Cette recherche voudrait réfléchir sur la méthode utilisée par les chercheurs en sciences de la communication et des médias, et plus largement en sciences sociales, qui s’intéressent aux médias de masse, pour étudier les corpus audiovisuels, sans avoir à analyser séparément le canal sonore et le canal visuel. En effet, les analyses de programmes télévisuels sont encore jeunes, par rapport aux études linguistiques (Coulomb-Gully, 2002 : 103 ; Viallon, 1996a : 22) et de ce fait, de nombreuses questions méthodologiques font encore l’objet de débats et de discussions dans la communauté académique, notamment concernant la manière d’intégrer dans les analyses le niveau visuel (images animées) et le niveau discursif (son) de ces produits télévisuels (Cheveigné, 2000 ; Lancien, 1995 ; Soulages, 1999 ; von Münchow, 2004). Dans cette optique, la démarche a consisté à faire appel à la technique de l’analyse de contenu (Bardin, 2001) pour examiner le contenu des images diffusées par les JT dans le but de déterminer comment elles représentent la confrontation armée. Dans ce sens, les dimensions référentielle et culturelle mentionnées par Thierry Lancien (1995 : 65-68) ont été prises en compte pour proposer une typologie qui sera discutée lors de la conférence. La dimension référentielle est considérée pour savoir si ces images représentent le caractère violent du conflit. En effet, certaines images ont un plus fort pouvoir référentiel que d’autres, notamment dans la mesure où elles répondent aux questions classiques du champ journalistique : qui, quoi, où, quand et pourquoi.

Résultats Les analyses montrent qu’alors que les sources et les journalistes parlent explicitement de la violence liée à la confrontation entre les forces armées de l’État, les groupes des guérillas et les groupes paramilitaires, les images que les JT utilisent pour élaborer ces informations communiquent une représentation plutôt « aseptisée » de ce conflit. En d’autres termes, à travers les informations télévisées, les téléspectateurs colombiens voient les conséquences positives de l’action des forces militaires colombiennes et du gouvernement par rapport à la confrontation avec les guérillas et les paramilitaires : démobilisations de groupes armés, procès judiciaires contre des acteurs armés étatiques et paraétatiques, captures de membres de groupes armés illégaux, démantèlement des campements de ces groupes. Dans ces images, les conséquences négatives de la guerre ne sont montrées qu’à travers le prisme des victimes civiles des guérillas dont la souffrance ne peut que susciter la compassion. Ainsi, à la différence de la couverture d’autres guerres et conflits dans le monde par des médias nationaux et internationaux, ce ne sont pas les images de morts, de blessés, de souffrance qui l’emportent (Dragan, Pélissier, 2001 ; Dayan, 2008 : 41 ; Huguenin-Benjamin, 2003 ; Lamloum, 2003). Qui plus est, les téléspectateurs colombiens ne voient pas non plus des combattants exténués ne désirant plus participer à la guerre. Ils ne voient que les représentants de la haute hiérarchie militaire des tous les groupes armés qui se montrent convaincus de la « noblesse » et de la nécessité de leur combat. Différentes raisons liées aux pratiques médiatiques, ainsi qu’aux pressions externes, peuvent expliquer ces résultats. D’une part, dès les années 1990, les journalistes colombiens, soucieux de l’influence que pouvaient avoir leurs discours d’information dans l’évolution et la recrudescence du conflit armé en Colombie, décident de diffuser moins d’images violentes à la télévision. Ainsi, ils se sont mis d’accord pour présenter les images des morts et des blessés uniquement en noir et blanc, puis pour ne diffuser ces images que dans les cas où cela s’avérerait « strictement nécessaire » (Bonilla, Patiño, 2001). Ces mesures, qui depuis ont été modifiées voire abandonnées, visaient à ne pas rendre les téléspectateurs insensibles en diffusant des images violentes de manière récurrente. D’autre part, les sources officielles, qui représentent le gouvernement, cherchent à restreindre l’accès de leurs adversaires aux médias et à imposer leur propre lecture du conflit armé. Bénéficiant de la légitimité qui leur confère le fait de représenter l’État, les forces armées colombiennes sont plus visibles dans les médias et ont, de ce fait, plus de possibilités de faire diffuser leurs communiqués et autres messages stratégiques. En prenant en considération ces variables, cette analyse a permis de soulever tant de questions théoriques concernant le cas étudié, que de questions méthodologiques liées à l’analyse des images d’information télévisuelle. Nous cherchons à répondre à ces questions en réfléchissant à la manière d’analyser les corpus audiovisuels, sans se limiter exclusivement à la question de la relation texte-image.