Un événement mondial dans cent journaux : une ou cent images ? L’image du tremblement de terre en Haïti dans la presse internationale

Philippe Viallon

Un événement mondial dans la presse écrite de cent pays : une ou cent images ? L’image du tremblement de terre en Haïti dans la presse internationale

1. Problématique

L’information est le résultat aujourd’hui de trois forces prépondérantes. D’abord, depuis les travaux d’Eliseo Veron (1981) d’une part et ceux autour du cadrage développé à la suite d’Erwin Goffman (1974) d’autre part, on sait que tout événement est le résultat d’une construction. Tous les médias, et notamment la presse écrite, sont concernés par cette construction. Le discours professionnel tend à nier cette construction en mettant en avant l’objectivité journalistique (Ruellan 2002) sans se rendre compte que ces deux concepts ne se situent pas au même niveau. Ensuite, on assiste à une montée en puissance de l’image dans les informations en particulier et dans la communication en général : malgré le refus de son fondateur, un journal de référence comme Le Monde a dû faire une place à l’image dans sa une ; de nombreux appareils qui n’avaient à l’origine rien à voir avec l’image comme le téléphone portable ont développé des fonctions de réception et de production d’images. Leur rôle dans la représentation (Bougnoux 2006) de l’événement semble s’imposer comme question centrale. Enfin, un dernier élément fait sens dans cette perspective, c’est celui de la globalisation. Les réseaux type Internet permettent une diffusion large et rapide de l’information et donc diminuent la distance entre des événements et des publics potentiels qui n’auraient été autrefois que peu touchés par ces dits événements. Si l’on rajoute à ces trois éléments, le fait que la technique et les conditions socio-économiques de production de l’information sont assez semblables d’un pays à l’autre (Cootle 2000), on peut se demander s’il n’existe pas une uniformisation de la production (Arquembourg 2006). Cette question se révèle particulièrement intéressante pour des sujets qui touchent tout un chacun, quelle que soit sa culture. Existe-t-il à l’époque de la globalisation une vision unique des événements de type catastrophe naturelle? Si oui, quels sont les éléments privilégiés ? Si non, sur quoi se fait la différence ? Quelle est le rôle d’éléments essentiels dans les stratégies mises en place par les journaux diffuseurs d’images : les individus bien entendu, mais aussi les récits et la gestion du temps (Lits 1996, Arquembourg 2003) ?

2. Cadrage théorique

L’analyse se situe d’abord dans le cadre de la théorie du contrat de communication de Patrick Charaudeau (2005) et de Guy Lochard - Jean-Claude Soulages (1999), qui permet d’envisager la diversité des fonctions que peut exercer l’image. En effet, ce sont plusieurs contrats qui sont convoquées simultanément, même s’ils ne le sont pas à la même hauteur. Elle s’inscrit également dans la réflexion sur le problème des sources et des agences traité par Mickael Palmer (1996) ainsi que dans la sociologie du journalisme telle qu’elle est développée par Rémy Rieffel (2005) et Denis Ruellan (2002) qui soulignent les contraintes de la communication médiatique pour ses acteurs.

3. Méthodologie

C’est une double méthodologie qui est convoquée : d’une part, celle de l’analyse de l’image telle qu’elle est proposée par Martine Joly (1996), Philippe Viallon (1996) et Frédéric Lambert (2009) et dont l’objectif est de mettre en place une approche scientifique ; d’autre part, celle de l’approche comparative interculturelle (Bosche 1993, Todorov 2001) qui permet de mettre à jour des phénomènes non visibles dans un cadre national. L’analyse se fera d’abord dans une première lecture pour déterminer les photographies retenues, puis à un deuxième niveau elle cherchera à déterminer le traitement des éléments iconiques et plastiques : cadrages, choix des sujets, angles de prise de vue, mise en avant d’éléments spécifiques.

4. Corpus

Ce travail propose une analyse comparative des photos publiées en une des journaux d’une centaine de pays le 14 janvier 2010, au lendemain d’un séisme majeur en Haïti. Dans les cas où cela a été possible, deux journaux ont été choisis : un dit de référence, l’autre plus populaire afin de mettre à jour d’éventuelles différences. La une, dont l’importance a été soulignée par Maurice Mouillaud et Jean-François Tétu (1989), propose la photographie la plupart du temps de manière à être vue dans le présentoir. Elle a une fonction de captation du regard, d’éveil de l’intérêt et d’incitation à la lecture et à l’achat, elle est donc un lieu hautement stratégique dont l’étude peut permettre de comprendre des modes de fonctionnement cachés.

5. Résultats

L’étude préliminaire montre que l’on à faire à une double tendance : il existe à la fois de fortes convergences dues à la rareté des sources à cette date, située juste après l’événement, et également une diversité qui peut être expliquée autant par la montée en puissance des sources non professionnelles que par la variété des grilles interprétatives de l’événement par chaque culture, variété qui influence directement le choix des photos, leur cadrage,... Des variations sur des éléments aussi fondamentaux que « comment représenter la mort, la désolation, la souffrance ? » apparaissent qui renvoient autant aux diversités des représentations de la mort dans les différentes sociétés qu’au traitement médiatique de l’information par les journaux. Plus de précisions après l’étude complète.


6. Bibliographie

- Arquembourg Jocelyne (2003), Le Temps des événements médiatiques, Paris/Bruxelles : De Boeck. - Arquembourg Jocelyne (2006) « De l'événement international à l'événement global : émergence et manifestations d'une sensibilité mondiale » in Hermès, n° 46 : Evènements mondiaux, Regards nationaux, CNRS, pp. 13-22. - Bosche Marc, (1993), Le management interculturel : [émergence d'une discipline, méthodes de recherche, applications aux ressources humaines, expériences asiatiques. - Bougnoux Daniel (2006), La crise de la représentation, Paris : La Découverte. - Cootle Simon (2000), « Towards a second wave of news ethnography » in Communications, vol. 25, no1, pp. 19-41. - Charaudeau Patrick, Maingueneau Dominique (dir.) (2002), Dictionnaire d’analyse du discours. Paris : Seuil. - Goffman, Erving, Rites d’interaction, Paris, Editions de Minuit, 1974 - Joly Martine (1994), L’image et les signes. Paris : Nathan Université. - Lambert Frédéric (2009), « Initiation à la sémiotique des images d'information et de communication » in Leteinturier Christine, Le Champion Rémy, Médias, information et communication, Paris : Ellipses, 2009 - Lits Marc, Récit, médias et société, Bruxelles : Academia-Bruylant. - Lochard Guy, Soulages Jean-Claude (1998), La communication télévisuelle. Paris : Armand Colin. - Palmer Mickael (1983), Des petits journaux aux grandes agences : naissance du journalisme moderne 1863-1914, Paris : Aubier. - Ruellan Denis, « Le professionnalisme du flou », in Réseaux, n°51, consulté in http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/51/02-ruella.pdf le 10.10.2010 - Todorov Tzvetan (2001), Nous et les autres : la réflexion française sur la diversité humaine, Paris : Editions du Seuil. - Veron Eliseo (1981), Construire l'événement : les médias et l'accident de Three Mile Island. Paris : Ed. de Minuit. - Viallon Philippe (1996), Analyse du discours de la télévision, Paris : Presses Universitaires de France, QSJ n°3111.